Jewish Moroccan Heritage


Pendant plus de 1200 ans, Juifs et Musulmans ont cohabité au Maroc et ont coopéré à l’épanouissement de ses richesses physiques et culturelles et à l’élaboration de ses splendeurs artistiques. Ce site qui est consacré à l’illustration et à la diffusion de la culture juive au Maroc entend témoigner de cette coopération et de cette imbrication des hommes et des sensibilités et en montrer les différentes facettes et les différentes phases de son épanouissement pendant plus de mille ans sur la terre marocaine. Bien sûr, il ne saurait être question de retracer ici exhaustivement les aléas et les aventures de cette créativité et de cette expérience de vie communes, mais seulement d’en rappeler les conditions majeures et les grands courants qui ont permis le déploiement de ces richesses aussi bien matérielles que spirituelles. A travers cette rétrospective, ce sont aussi quelques aspects significatifs de la culture juive et de l’expérience juive au Maroc qui seront abordés, à partir notamment de l’expérience juive à Fès, qui était à maints égards exemplaire pour le devenir des autres communautés judéo-marocaines.

L’exemple de Fès

Dès sa fondation au début du IXème siècle par les Idrissides, c’est la communauté juive de Fès qui a représenté cette étroite imbrication sociale et culturelle entre Juifs et Musulmans et qui a été le théâtre premier des heurs et malheurs successifs qui ont marqué l’évolution de ces rapports jusqu’à nos jours. Au Xème et au XIème siècles, elle a servi de berceau à une grande école de grammaire et de poétique hébraïques ainsi qu’à une école talmudique notoire, celle de Rabbi Yishaq Alfassi (1013-1103), dont l’influence directe sur le développement de l’Âge d’Or judéo-espagnol n’est plus à démontrer. A cause de sa proximité aux sources du pouvoir, elle a dû être aussi le creuset premier où se sont développés les arts et les techniques de la bijouterie juive au Maroc, métier où ont brillé presque exclusivement les Juifs du monde arabo-musulman, pour des raisons concernant la revalorisation des métaux précieux après leur transformation en objets rares, ce qui posait un problème d’usure pour la loi islamique. Au XIIème siècle, elle a été la première aussi à avoir subi les effroyables dilemmes posés par le fondamentalisme des Almohades aux différentes communautés d’Afrique du Nord et d’Espagne, forcées de choisir entre la conversion à l’Islam ou la mort. La plus grande partie de la communauté avait choisi alors d’épouser l’Islam pour assurer sa survie tout en maintenant en cachette une pratique tenace du judaïsme, ce qui lui a permis de recouvrer sa foi ancestrale une fois abolie la dynastie almohade dans le troisième quart du XIIIème siècle et une fois assuré l’avènement des Mérinides. Ces derniers souverains, plus modérés et plus pragmatiques, se remirent à employer à leurs services des médecins et des courtisans juifs et prirent la protection des communautés juives, qui purent ainsi reprendre progressivement leur vie juive normale. Sous les Almohades, la communauté à moitié islamisée fut aussi la première à devoir porter dès le début du XIIIème siècle des vêtements et des signes distinctifs pour l’isoler des Musulmans de souche, ce qui engendra les traditions du costume juif marocain, où le noir devait figurer obligatoirement dans tous les vêtements supérieurs masculins.

En 1438, la communauté fut aussi la première à devoir se regrouper dans un quartier spécial situé près du palais royal, le Mellah, devenu peu après le nom emblématique de tous les autres quartiers qui ont été réservés depuis lors jusqu’au XIXème siècle à la population juive des grandes cités marocaines, en dehors de Tanger et de Mazagan. L’architecture spéciale et les problèmes d’assainissement et d’élargissement de ces quartiers tiennent beaucoup de ces origines coercitives, encore que la protection plus aisée des vies juives et des biens juifs fût souvent invoquée pour expliquer leur installation. Les noms de famille juifs que portent encore de nos jours de nombreuses familles musulmanes de Fès, appelées les Beldiyin [=les citadins de souche], témoignent aujourd’hui encore des fréquentes vagues de conversion qui ont endeuillé la communauté, notamment en 1468, lorsque des émeutes ensanglantèrent la communauté après l’assassinat du premier vizir juif, Haroun Bettach, du souverain Watasside et de ce dernier aussi. La communauté de Fès fut aussi celle qui, proportionnellement, intégra à la fin du XVIème siècle le plus de megorashim, venus trouver refuge au Maroc après leur expulsion d’Espagne (en 1492) et du Portugal (en 1497), ce qui lui permit de reprendre son rôle de guide et de leader pour l’ensemble des autres communautés juives marocaines jusqu’à la fin du XIXème siècle au moins. La communauté fut aussi à la pointe de la réceptivité aux nouveaux courants modernes de la vie juive après l’ouverture de l’école locale de l’Alliance Israélite Universelle à la fin du XIXème et après l’établissement du Protectorat français en 1912. A l’occasion de cet événement, le Mellah de Fès fut de nouveau saccagé et meurtri par des émeutiers en lutte contre les Français. Ils y laissèrent près de 50 morts et quelque 250 blessés ainsi qu’un grand nombre de maisons détruites. La communauté de Fès se remit assez vite de ce pogrome, nommé at-trittel, et la jeune génération épousa avec enthousiasme les voies ouvertes par l’éducation moderne, y compris les études supérieures en France. C’est ainsi qu’elle fut la première communauté, avec Tanger peut-être, à avoir envoyé des jeunes provenant des grandes familles de rabbins et de commerçants faire des études supérieures en France et à former les premiers avocats et les premiers médecins juifs du Maroc. La réussite à Fès de cette émancipation par la formation universitaire fut telle que l’on peut compter aujourd’hui sur le bout des doigts des figures rabbiniques de marque parmi les descendants des grands rabbins d’origine castillane, qui avaient présidé aux destinées religieuses et spirituelles du judaïsme marocain pendant plus de quatre siècles. La joie de vivre proverbiale des Juifs fassis et l’enrôlement précoce des enfants de l’élite communautaire dans les rouages de la modernité contribuèrent à sa transformation radicale au XXème siècle, encore que la grande masse de la population juive conservât ses traditions ancestrales et préférât immigrer en Israël. Là aussi, en ce qui concerne aussi bien l’élite communautaire que les grandes masses masculines et féminines, elle représente, significativement mais précocement, le cheminement qu’ont connu les autres communautés urbaines du Maroc.

Les 4 cultures communautaires

L’arrivée des Juifs d’Espagne et leur installation dans un grand nombre de communautés urbaines ou portuaires, y compris au nord du Maroc, où ils formèrent des communautés judéo-hispanophones presque homogènes, ont généré une diversification et un enrichissement de l’expérience juive dans ce pays. Depuis le XVIème siècle, quatre types de cultures communautaires ont émergé qui ont perduré jusqu’à la dispersion des communautés dans le troisième quart du XXème siècle. La première catégorie est formée de communautés mixtes qui, à l’image de Fès, ont intégré en leur sein des groupes de megorashim, même si au début des frictions entre les anciens (les toshabim, les autochtones) et les nouveaux (les megorashim), comme à Fès ou à Marrakech, ont perturbé pour un certain temps l’équilibre communautaire. Au début, ces communautés étaient bilingues, les uns pratiquant leur judéo-arabe originel et les autres leur judéo-castillan, mais au bout d’un siècle les judéo-hispanophones épousèrent eux aussi le judéo-arabe, qu’ils avaient d’ailleurs contribué à transformer en y introduisant un grand nombre de termes judéo-espagnols. On peut compter au nombre de ces communautés mixtes Meknès, Sefrou, Rabat, Salé, Taza, Ouezzane.

Formant une deuxième catégorie, d’autres communautés, proches des rives espagnoles comme Tétouan, Tanger, Arsila, Chauen, Larache, El-Qasar-Kebir, ont conservé jusqu’au début du XXème siècle leur judéo-espagnol hybride, dénommé la Hakitia, comme langue familiale et communautaire ainsi que certaines coutumes et pratiques judéo-espagnoles dans les domaines de la poésie orale, de la cuisine et du costume de la femme particulièrement. Elles étaient formées en très grande partie de descendants de megorashim, que des petits groupes de Juifs de l’intérieur sont venus rejoindre par la suite, désignés d’ailleurs par le terme peu amène de forasteros [=étrangers].

Une troisième catégorie de communautés comprend des communautés unilingues, pratiquant le judéo-arabe exclusivement, formées surtout de groupes autochtones, parmi lesquels l’influence des megorashim ne s’est guère fait sentir. A la tête de celles-ci, on trouve Marrakech, malgré l’installation d’un petit groupe d’expulsés dans la communauté, qui a joué un rôle de leader pour les autres communautés urbaines et semi-urbaines du sud-ouest marocain, comme Azemmour, Mazagan, Safi, Agadir et Taroudannt, ou de sa région même, comme Demnat et Beni Mellal; les autres communautés semi-rurales et rurales du sud-est marocain, de la région du Tafilalet, de Tinghir et du Draa, sont elles aussi judéo-arabophones principalement et sont parmi les plus anciennes du Maroc.

Une quatrième catégorie de communautés, de nombreuses dizaines, ont pratiqué le judéo-berbère soit exclusivement soit en concurrence avec le judéo-arabe. Elles étaient toutes rurales et vivaient dans un environnement berbérophone des grandes chaînes de l’Atlas, le Haut-Atlas et l’Anti-Atlas surtout et des vallées qui les découpent. Des communautés judéo-berbérophones unilingues ont notamment parsemé les massifs d’Ait Bu Ulli et d’Ait Bu-Gammaz dans la région de Demnat et d’Ait Wawzgit dans l’Anti-Atlas (la région de Tifnout) et sont restées isolées jusqu’au début du XXème siècle.

Deux grandes communautés sont à considérer à part parce qu’elles sont de formation assez récente. Il s’agit de Mogador et de Casablanca, qui ont toutes les deux grossi leur population à partir de l’émigration interne d’autres communautés. Toutes les deux ont contribué à des époques différentes à la promotion du commerce international du Maroc et au développement économique du pays. L’une, Mogador, fut fondée par le Sultan Mohammed ben Abdallah en 1760 après y avoir construit un port. Il y a installé par la suite les représentants des grandes familles bourgeoises juives du pays pour y mener le commerce avec l’Europe. Les nouvelles possibilités économiques dirigèrent vers Mogador des milliers de Juifs en provenance des communautés du sud et du nord. Casablanca doit de même son essor à la volonté du Protectorat français de promouvoir une grande métropole économique au Maroc avec l’installation d’un port des plus importants de la Méditerranée. Les opportunités économiques y firent s’installer après la Première Guerre Mondiale des dizaines de milliers de Juifs en provenance de toutes les autres communautés, ce qui porta la population juive à près de 75 000 quelque trente après. Dans ces deux communautés hybrides, les disparités sociales se creusèrent profondément, mais le brassage des différents éléments d’origine communautaire différente y a promu aussi de nouvelles formes d’activités culturelles juives, comme la musique juive sous la forme de chorales et de séances régulières de baqqashot ainsi que des activités théâtrales en judéo-arabe et en français notamment.

Diversité culturelle et unité identitaire

C’est cette diversité des expériences juives au Maroc et la variété de leurs différentes trajectoires historico-géographiques qui font toute la richesse et la multi-culturalité reconnue du judaïsme marocain. La culture matérielle des communautés comme leurs pratiques culturelles liturgiques et cérémonielles quotidiennes, ou particulières aux grandes fêtes et au shabbat, proviennent aussi bien des traditions fastueuses arabo-andalouses que de pratiques et de symboles berbères avec lesquels les premiers juifs qui se sont installés au Maroc, bien avant l’Islam, se sont familiarisés en premier. Cette riche mixité est bien sûr manifeste dans la bijouterie juive, mais elle sous-tend aussi certaines cérémonies du mariage juif, où un assez grand nombre de termes berbères ont été conservés alors qu’ils sont tombés en désuétude dans la société berbère environnante. Quand on parle de fastes pour certaines célébrations et certaines créations judéo-marocaines, quoi de plus fastueux en effet que ces riches mariages qui, jusqu’au XXème siècle, duraient deux et même trois semaines et comprenaient des festivités et des apparats de bijoux, de soieries et de velours, qui ont laissé coi bien des voyageurs et bien des diplomates européens qui y ont été invités? Ces fastes ont continué d’ailleurs à se déployer malgré les efforts répétés du leadership rabbinique et civil des grandes communautés pour réduire cet exhibitionnisme, jugé parfois dangereux, parce que susceptible de susciter l’envie des souverains ou des potentats locaux et de certains voisins musulmans. Quoi de plus fastueux encore que ces repas interminables de shabbat et des jours de fêtes, et non seulement à Pessah, comprenant force mets et force entremets arrosés de la sacro-sainte mahya (=l’eau-de-vie) jusqu’à l’intrusion des brandies et des whiskies au XIXème siècle dans les communautés portuaires? Quoi de plus fastueux aussi que ces offices de certains shabbats et de certaines fêtes, où les airs andalous des piyyutim spéciaux et les mélodies porteuses de certains textes liturgiques forçaient les fidèles à la patience et à la résignation parfois ludique?

Mais les fastes déployés dans une civilisation ne sont pas exclusivement d’ordre matériel et d’ordre visuel. Ils peuvent être aussi d’ordre spirituel et culturel. Dans les civilisations dominantes, ces fastes concernent avant tout l’espace public comme l’espace privé des nantis avec leurs bâtiments grandioses, leur architecture recherchée et leurs décors artistiques, et déterminent une part certaine de l’identité culturelle de leurs groupes sociaux. Dans les communautés judéo-marocaines, l’espace exigu des mellahs n’a guère permis de bâtir, à quelques exceptions près comme dans la Kasbah de Mogador, des maisons cossues ou des synagogues dignes de musées. Cet espace de promiscuité et de manque d’air n’a guère marqué l’identité judéo-marocaine, ceux qui pouvaient y échapper n’ayant pas raté cette occasion, comme cela s’est passé sous le Protectorat, qui a permis à ceux qui en avaient les moyens d’améliorer leur qualité de vie. Ce sont plutôt des sentiments d’aliénation par rapport à l’espace communautaire coercitif qui sont exprimés dans la littérature rabbinique.

C’est le temps avec son cycle idéologique global et son cycle annuel cérémoniel qui a plutôt façonné l’identité judéo-marocaine traditionnelle et ses rythmes de vie. Ici, c’est la double dichotomie établie et répétée dans des milliers de poèmes hébraïques entre le passé idyllique et le présent de l’exil et entre ce présent étouffant et le futur radieux de la Rédemption messianique qui permet de soutenir l’espoir et l’attente en exil. C’est là la substance significative des milliers de poèmes hébraïques dont les paroles ont habillé et maintenu dans la mémoire les nombreuses centaines de mélodies arabo-andalouses et autres qui ont formé la longue tradition des séquences poético-musicales des différentes communautés. Une autre dichotomie, plus physique encore et non seulement psychologique, séparait le temps faste et sacré du shabbat et des jours de fêtes ou des jours solennels du temps ordinaire des vacations commerciales et occupationnelles qui meublent le reste de la semaine. Bref, c’est cette nette séparation entre les affaires exclusives de l’âme des affaires concernant la vie physique et la survie qui a marqué plus que tout autre chose le conditionnement identitaire des Juifs du Maroc jusqu’à l’émancipation relative, dont certains cercles et certains groupes seulement ont su tirer profit sous le Protectorat. Les autorités françaises avaient pris en effet l’initiative d’abroger de facto le statut de dhimmi [=sujet toléré et protégé à certaines conditions par l’état musulman], qui était imparti aux Juifs (et aux Chrétiens) dans tout le monde arabo-musulman depuis les débuts de l’Islam. D’un autre côté, le Protectorat a réduit l’autonomie judiciaire dont bénéficiaent traditionnellement les communautés juives en rendant leurs membres justiciables des cours du Makhzen [=l’administration royale] pour les affaires autres que celles relevant du droit personnel, lesquelles sont restées du ressort des tribunaux rabbiniques. Auparavant, les Juifs qui préféraient faire appel à la justice musulmane étaient passibles d’excommunication dans leurs communautés.

En dehors de la gestion des affaires judiciaires de la communauté, le corps rabbinique constituait en fait l’élite constante et prépondérante dans la gestion de l’ensemble des affaires communautaires, y compris celles qui concernaient les rapports de la communauté avec le pouvoir central et local. Contrairement aux dynasties rabbiniques qui se sont établies dans les grandes communautés comme Fès, Meknes et Sefrou par exemple, souvent pour de longues durées, nous n’avons pas connaissance de pareilles dynasties dans le secteur des commerçants et des hommes d’affaires avant le début du XIXème siècle. C’est que la fortune au Maroc était bien aléatoire avant le début du XIXème siècle, à cause de la culture du pouvoir royal et du Makhzen, qui ne s’embarrassaient pas trop de mettre la main sur des fortunes familiales trop voyantes pour des raisons bien souvent arbitraires. Ces pratiques n’ont pas permis de générer un capital juif fixe dans les différentes communautés, qui eût pu donner naissance à une élite bourgeoise juive de longue durée et former une élite civile constante. La précarité de la fortune et du capital juifs ne s’est estompée qu’au XIXème siècle avec l’augmentation du nombre de marchands du Sultan, dont une grande partie étaient des marchands juifs, qui menaient leurs affaires grâce au capital qui leur était avancé par les finances royales. Le capital juif, qui a fait tourner une grande partie du commerce international du Maroc au XIXème siècle, était ainsi un capital externe, dépendant du bon vouloir du Souverain. L’élite rabbinique était aussi l’élite intellectuelle de la communauté, car c’est parmi ses membres que se retrouvaient les poètes, les exégètes, les scribes, les ministres officiants, les maîtres ès matières juives traditionnelles, etc..

Ce ne sont pas ces images internes et ces représentations propres que se sont renvoyées consciemment et inconsciemment les Juifs du Maroc qui ont intéressé les voyageurs, les diplomates, les peintres et les photographes qui se sont intéressés à eux au XIXème et au début du XXème siècle, avant que le Protectorat n’estompât le parfum d’exotisme qu’ils leur attribuaient à cause entre autre des entraves à la libre circulation qui frappait les Européens avant la présence politico-militaire des Français. Les peintres tout d’abord ont cherché à retrouver au Maroc un Orient magnifié et célébré par le romantisme occidental et devenu obsédant à la suite des expéditions napoléoniennes en Egypte et en Palestine et des voyages en Turquie. Les regards lascifs qu’un bon nombre de voyageurs européens ont lancés sur les femmes juives, malgré leur embonpoint parfois décrié, n’ont pas manqué de nourrir les yeux et les chevalets de la plupart des peintres qui ont pu pénétrer dans les maisons juives alors que les maisons musulmanes leur étaient interdites. Loin que leur regard fût porté sur des instantanés et des silhouettes fuyantes, comme il convient à des passagers d’un moment, c’est au contraire un regard de metteur en scène et de compositeur qui fixe des cérémonies et des physionomies juives marocaines qui les a fait connaître en Europe avec leur soi-disant l’exotisme de leurs cadres de vie.

Contrairement aux apparences et à notre compréhension actuelle du rôle de la photographie, le regard qu’ont jeté les premiers photographes sur le Maroc et sur les Juifs du Maroc n’a pas été plus spontané ni moins étudié que celui des peintres. Comme les peintres et beaucoup de voyageurs européens, ce sont en fait des visions intérieures de l’autre et intériorisées de par leur éducation “orientaliste” qu’ils sont venus retrouver au Maroc. Comme les peintres, eux aussi mettent en scène leurs tableaux et leurs personnages pour accorder leur vision externe à leur vision interne. C’est un Maroc inventé et une vie juive biaisée que nous montrent en fait les premiers photographes qui ont promené leurs appareils dans certaines régions du Maroc.

Un témoignage d’espérance

Ce sont ces regards lancés de l’intérieur et de l’extérieur, multiséculaires, multiculturels et multidimensionnels sur l’expérience juive au Maroc que ce site aimerait offrir à la méditation et à l’imagination des visiteurs et des lecteurs. Regards émerveillés mais souvent condescendants des Européens, regards introspectifs malgré tout optimistes des Juifs sur leur destinée, regards interrogateurs sur l’expérience judéo-musulmane de co-présence et de coopération malgré l’ambivalence fondatrice de ces rapports, regards créatifs des artistes et des artisans sur les matières qu’ils manipulent et leurs objets, regards furtifs ou attentifs des intéressés, tous ces regards s’entrecroisent ici en des moments où les rapports entre Juifs et Musulmans ne sont considérés hélas ! qu’à travers la violence aveugle et les tragédies humaines. L’art et la mémoire sont là pour témoigner d’autres temps et d’autres connivences créatrices portées sur la vie et sur ses attributs sacrés.

Les objets exposés ainsi que les textes et les documents proposés dans ce site reflètent d’abord les thèmes et les motifs communs dans la culture des deux populations: la bijouterie et ses finesses rares, le costume et ses aspects contraignants, la cuisine et ses saveurs permanentes, la vie quotidienne avec ses opportunités et ses embarras ordinaires. D’autres instruments et objets illustrent l’imbrication entre la création et l’inspiration dans les traditions juives et musulmanes. La musique, le chant et la poésie, qui ont été perpétués grâce notamment à leur transcription en caractères hébraïques dans des milliers de manuscrits, ont fait vivre et goûter bien des heures fastes à des connaisseurs et à des amateurs juifs et musulmans, unis par le plaisir et le divertissement. La grande diversité des types humains et des comportements culturels n’a d’égale que les contrastes frappants entre les villes portuaires et les grandes cités ouvertes sur le monde occidental et les villages antiques de l’Atlas, où la culture berbère servait de support aux valeurs et aux pratiques juives et musulmanes.

C’est cette aventure de la vie juive et de la culture juive qui a façonné une certaine partie de l’histoire du Maroc et du judaïsme que ce site s’emploiera à illustrer avec l’aide de chercheurs, de collectionneurs, d’artistes et d’écrivains, lesquels sont tous mus par le même engagement de témoignage et de partage des connaissances et des sensibilités.